## Histoire et contexte

La **Cité des Fusains** voit le jour sur un terrain surprenant : une parcelle désaffectée de l'ancien cimetière de Montmartre. Son nom, d'ailleurs, vient tout simplement des fusains, ces arbustes qui poussaient sur cette friche. Au début du XXe siècle, ce coin de la Butte reste un village, avec ses terrains vagues et ses loyers abordables. Une aubaine pour les artistes en quête d'espace et de liberté. C'est ainsi qu'entre 1900 et 1910, une première série d'ateliers s'y installe, un peu à la va-vite, avec une entrée rue Steinlen.

Ces constructions témoignent d'une ingéniosité particulière. Les pavillons de l'**Exposition universelle de 1889** viennent d'être démontés. Leurs matériaux – structures légères, pans de bois, briques, et immenses verrières – sont récupérés à bas coût. Ces vestiges d'une fête éphémère deviennent alors les fondations d'un lieu de création durable. Dans les années 1920, la cité s'agrandit. Son entrée principale se déplace au **22 rue de Tourlaque** et un dédale d'allées sinueuses et arborées se trace en son cœur. Ce simple assemblage de fortune prend alors les allures d'un village caché, prêt à accueillir une nouvelle génération d'artistes qui allait marquer l'histoire de l'art.

## Ce qu'on y découvre

Derrière la grille du 22 rue de Tourlaque, tu ne vois pas seulement un alignement de bâtiments. Tu devines un monde en effervescence. La **Cité des Fusains** est un labyrinthe de petits pavillons, de jardins foisonnants et d'ateliers aux verrières immenses. Ce lieu a abrité une concentration d'artistes presque irréelle. On ne la visite pas, mais tu peux t'arrêter un instant pour imaginer l'effervescence créatrice qui a animé ces murs pendant près d'un demi-siècle. Son histoire se déroule en deux chapitres majeurs : d'abord, les pionniers de l'art moderne, puis l'avant-garde surréaliste.

### Une architecture née du hasard

Le paradoxe architectural frappe d'abord. Des matériaux de récupération, prévus pour des pavillons temporaires, ont donné naissance à des ateliers qui ont traversé le siècle. Les structures à pans de bois, les briques, et surtout les grandes surfaces vitrées – conçues pour capter la lumière des expositions – se sont avérées parfaites pour des ateliers de peintres. Cette origine hétéroclite explique l'aspect charmant et un peu chaotique de la cité. Chaque pavillon y affirme sa propre personnalité, imbriqué avec ses voisins au milieu d'une végétation dense.

Cet ensemble précaire, né de l'opportunisme, est aujourd'hui un patrimoine protégé. Inscrite à l'inventaire des sites pittoresques en 1965, puis classée **Monument Historique** en 1966, la cité fut sauvée de la démolition. Elle représente un miracle parisien. Une construction de fortune, témoin d'une époque de bohème et de système D, accède au statut de trésor architectural. Tu peux tenter de percevoir cette histoire en levant les yeux vers les toits et les verrières qui dépassent des murs.

### Le refuge des Fauves et des Nabis

Dès ses premières années, la cité attire des noms qui sont sur le point de révolutionner la peinture. **André Derain**, l'un des fondateurs du **Fauvisme**, s'y installe dès 1906. Dans le calme de son atelier montmartrois, il peint des œuvres majeures comme ses célèbres *Baigneuses*. Sa présence ancre la Cité des Fusains dans l'une des premières grandes avant-gardes du XXe siècle. C'était un mouvement qui libérait la couleur de sa fonction descriptive pour en faire une pure expression.

Un autre résident de longue date y marque de son empreinte l'histoire du lieu : **Pierre Bonnard**. Le peintre, figure majeure du post-impressionnisme et du groupe des Nabis, loue un atelier ici en 1913 et le conservera jusqu'à sa mort en 1947. Il est la mémoire du lieu, son habitant le plus fidèle. Sa présence discrète mais continue fait de la cité un point d'ancrage stable dans le paysage artistique bouillonnant de Montmartre. Même **Auguste Renoir**, alors au sommet de sa gloire et habitant de la Butte, y louera un atelier, renforçant le statut déjà établi de ce havre de paix pour créateurs.

### Le foyer du Surréalisme

Si la première décennie a vu éclore les pionniers de la modernité, les années 1920 transforment la Cité des Fusains en l'un des épicentres du **Surréalisme**. Une nouvelle vague d'artistes, venus de toute l'Europe, y trouve un refuge idéal pour ses expérimentations. **Max Ernst** s'y installe de 1925 à 1935, une décennie durant laquelle il produit certaines de ses œuvres les plus emblématiques. Avant lui, dès 1920, le couple d'artistes **Jean Arp** et **Sophie Taeuber-Arp**, figures du mouvement Dada puis du surréalisme, y avait élu domicile pour six ans.

Le lieu devient un carrefour majeur de l'avant-garde. Le peintre catalan **Joan Miró** y séjourne en 1927. Le poète **Paul Éluard**, pilier du groupe surréaliste, y réside également. La cité offre non seulement un espace de travail, mais aussi un lieu de vie et d'échanges. Des visiteurs illustres comme **René Magritte** ou **Salvador Dalí** y passent, venant retrouver leurs amis. Cette concentration exceptionnelle fait de la cité plus qu'une simple collection d'ateliers. C'est un laboratoire où s'est inventée une partie du vocabulaire visuel et poétique du surréalisme, à l'abri des regards, dans le dédale de ses allées verdoyantes.

## Conseils pratiques

La **Cité des Fusains est une propriété privée qui ne se visite pas**. C'est le premier point, et le plus important, à retenir. Tu ne pourras pas franchir la grille pour te promener dans ses allées. L'expérience se limite à une observation depuis la rue. Comprendre cela t'évitera toute déception et te permettra d'apprécier ce lieu pour ce qu'il représente : une évocation, un fragment d'histoire visible en filigrane. Place-toi devant le **22 rue de Tourlaque** et prends le temps de regarder. Tu verras l'entrée, une petite maison à colombages surmontée d'une mosaïque portant le nom Les Fusains. Sur le côté et au-dessus des murs, tu apercevras les grandes verrières des ateliers, qui témoignent encore de la vocation du lieu.

Ce n'est pas une destination à part entière, mais plutôt une étape pleine de sens lors d'une balade plus large. Tu peux l'intégrer à un itinéraire à pied qui explore les rues moins connues de Montmartre. Tu es ici dans un secteur plus calme de la Butte, à la lisière du **18e arrondissement**, loin de l'agitation de la place du Tertre. La rue de Tourlaque elle-même est agréable. Compte 10 à 15 minutes sur place, le temps de t'imprégner de l'ambiance, de relire son histoire et d'imaginer la vie qui s'y déroulait. L'avantage, c'est qu'il n'y a ni attente, ni foule. C'est un secret qui se partage entre curieux.

### Accessibilité

L'observation se fait depuis le trottoir de la rue de Tourlaque. Elle est donc tout à fait accessible aux personnes en fauteuil roulant ou avec une poussette. Le trottoir est de plain-pied et suffisamment large. L'intérieur de la cité reste en revanche totalement inaccessible. Les rares descriptions mentionnent des allées recouvertes de vieux pavés, ce qui rendrait de toute façon la circulation très difficile pour une personne à mobilité réduite, même si le lieu était ouvert exceptionnellement au public.

## Pourquoi je te le conseille

Je te conseille ce détour par la Cité des Fusains, non pas pour ce que tu vas y observer, mais pour ce que tu vas y ressentir. C'est un lieu qui fonctionne par la puissance de l'imagination. Te tenir devant cette grille, c'est prendre conscience qu'une part immense de l'histoire de l'art du XXe siècle, du fauvisme au surréalisme, s'est écrite là, dans ce village improvisé avec les restes de l'Exposition universelle. C'est une belle leçon sur Paris : ses trésors les plus fascinants ne sont pas toujours enfermés dans les musées. Ils sont parfois cachés derrière une porte, au détour d'une rue tranquille.
